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Ruée vers les monnaies virtuelles en Russie

"La forme de monnaie que nous avons l’habitude d’utiliser est sur le point de disparaître", prophétise Dmitri Marinitchev au milieu du boucan assourdissant de centaines d’ordinateurs lancés dans d’intenses calculs mathématiques complexes.

C’est dans la banlieue de Moscou que cet entrepreneur de 42 ans, également médiateur auprès du gouvernement russe pour les questions liées à internet, a installé une entreprise à la tâche peu commune : celle d’amasser pour le compte de ses clients des monnaies virtuelles.

Dans plus de 9.000 mètres carrés de hangars et d’entrepôts pour le moment encore en partie vides, les appareils assemblés par la société sont empilés sur des étagères au milieu d’un enchevêtrement de câbles et de ventilateurs, censés compenser la chaleur étouffante dégagée par leurs calculs permanents.

Ces opérations permettent, via une technologie connue sous le nom de "blockchain", de créer — telle une planche à billets virtuelle — les crypto-monnaies comme le bitcoin, utilisées pour certains paiements en ligne ou échangées sur les marchés virtuels contre roubles, dollars ou euros.

Si leurs détracteurs mettent en avant les risques liés aux fluctuations rapides de leur valeur ou à l’absence de régulation, ces monnaies attisent de plus en plus les convoitises. Longtemps méfiantes, les autorités, y compris en Russie, s’y intéressent pour embrasser la tendance mais aussi renforcer les contrôles.

Surtout, ces monnaies — bitcoin, ether, litecoin... — intéressent de plus en plus de particuliers, attirés par l’espoir de gains financiers rapides.

Surnommée "minage", leur fabrication sur réseaux est accessible à "n’importe qui un tant soit peu familier avec l’informatique", assure Dmitri Marinitchev, dont la firme est l’une des pionnières du marché en Russie. "Ce n’est pas plus compliqué que d’acheter un téléphone et de se connecter au réseau mobile".

Une étrange pénurie touche ainsi depuis plusieurs mois les étals des magasins russes d’informatique : les cartes graphiques et les processeurs sont en rupture de stock. Ces composants, qui permettent de doper la puissance des ordinateurs, servent en effet au "minage" de monnaies virtuelles.

"L’explosion de la valeur des monnaies virtuelles a rendu le +minage+ rentable et viable en tant qu’activité professionnelle", explique Sergueï, un informaticien de 29 ans qui fait tourner une demi-douzaine de cartes graphiques branchées sur le réseau électrique de l’entreprise pour laquelle il travaille.

Sergueï s’est lancé dans le "minage" en mars, au moment où la valeur du bitcoin et de son principal rival, l’ether, créé par le programmeur russo-canadien Vitalik Bouterine, atteignaient des niveaux records sur les plateformes d’échange.

Depuis le début de l’année 2017, le bitcoin a plus que quadruplé sa valeur pour atteindre plus de 4.000 dollars début août, tandis que celle de l’ether a été presque multipliée par 50 pendant la même période, atteignant un pic à 374 dollars en juin.

Toutefois, si l’assemblage d’un appareil de "minage" est relativement aisée, sa consommation en électricité reste très élevée, pouvant rapidement atteindre l’équivalent de celle de plusieurs ménages.

"Tous mes amis qui s’intéressaient au bitcoin ou à l’ether se sont mis construire des appareils et à les brancher sur leur réseau d’entreprise, et j’ai fait de même. D’autres ont détourné les câbles électriques municipaux", raconte Sergueï.

La Russie jouit d’une situation unique, qui devrait favoriser l’expansion des entreprises comme celles de M. Marinitchev : le coût de l’énergie y est bas et le climat froid permet d’économiser sur le nécessaire refroidissement du matériel.

Longtemps méfiantes, les autorités semblent avoir pris conscience de cette force : une loi qui doit être examinée à l’automne par les députés prévoit de légaliser la possession et la création de monnaies virtuelles sur le territoire.

Jusqu’à présent, la base légale pour les monnaies virtuelles, dont l’image est encore souvent associée à l’achat de drogues et d’armes sur internet, était tout simplement inexistante dans le pays.

"Il y a désormais une compréhension au sein des plus hautes instances du pays du fait que les monnaies virtuelles ne sont pas le mal absolu mais un possible bienfait, notamment pour l’économie", explique Dmitri Marinitchev.

Le président Vladimir Poutine s’est ainsi entretenu début juin lors du forum économique de Saint-Pétersbourg avec Vitalik Bouterine, le créateur de l’ether, âgé de 23 ans.

Et en 2016, plusieurs grandes banques ont accepté de tester la plateforme pour certaines de leurs transactions. De son côté, la banque centrale n’a pas exclu le développement d’une "monnaie virtuelle nationale".

Pour autant, le marché mondial, estimé en août à plus de 114 milliards de dollars toutes monnaies confondues, est encore peu mature et reste extrêmement volatile, soumis aux soubresauts et à la spéculation.

Entre mi-juin et mi-juillet, le bitcoin a ainsi perdu près d’un tiers de sa valeur avant de la regagner en moins d’une semaine. Il continue, depuis, à battre de nouveaux records.

"La ruée vers les monnaies virtuelles n’est pas une mode ou un phénomène éphémère. La virtualisation de nos vies est un processus en marche et parti pour durer", assure Dmitri Marinitchev.

Signe des temps, plusieurs cafés et restaurants de Moscou ont décidé cet été de commencer à accepter les paiements en monnaie virtuelle.



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